Le promeneur de nuit

Stephanie Huang
3ième place

L’échine courbée jusqu’au sol, un champagné déchu laisse sa barbe balayer les ruelles. Les morceaux de tissu jetés dans les vidanges parviennent à peine à protéger son corps, proie facile pour la fine poudrerie qui parsème ses cheveux de flocons.

Ses Cole Haan troués épongent les rues recouvertes d’une eau brunâtre qui aurait bien pu déborder des toilettes infectes du dépanneur d’à côté. Un look plus professionnel, on n’en a jamais vu : les affiches jaunies sont écrites en fameux Comic Sans. La peinture de l’écriteau s’écaille pour laisser entrevoir les entrailles rouillées de l’édifice.

Cet endroit piteux n’a rien des avions, des TGV ni même des taps-taps dans lesquels il a jadis voyagé. Bien sûr les taps-taps haï- tiens étaient tous cabossés et conduits par des fadas crosseurs, mais les oranges et les rouges zé- brant leur carrosserie leur conféraient au moins un air vigousse. Cette essence vitale ne disparaissait même pas quand il drachait! Cela contrastait avec les tempêtes qui avalaient d’un seul trait les édifices québécois s’écroulant déjà depuis une décennie.

En plus, ici, aucun endroit pour se réchauffer et, surtout, aucun moyen de se trouver un ristrette digne de ce nom!

Voire qu’un maudit de chafouin avait réussi à lui subtiliser sa fortune au grand complet!

Le scandale avait été rapidement enfoui dans les archives juridiques et aucun profanateur ne viendrait déterrer le cas. Bref, il s’était enlisé dans un gouffre sans fond.

Pendant que le magnat maintenant paumé se maudit, il aperçoit au loin une lumerotte vacillante qui veille à la sécurité des marcheurs nocturnes. Ce petit morceau de vie scintille à travers la neige qui tombe maintenant à gros flocons.

Il commence à esquisser un faible sourire, mais une voiture l’éclabousse et lave son visage de toute source de joie.

Et il continue à se maudire.

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